22 MARS 2016 - LES VOIX DES VOLONTAIRES DE LA CROIX-ROUGE D’ANDERLECHT : 10 ANS APRÈS
Un matin paisible avant l’onde de choc
Bruxelles, mardi 22 mars 2016.
La ville respire comme un organisme tranquille : les métros grognent, les trams crissent, les cafés diffusent une chaleur de viennoiseries.
Rien n’annonce la cassure imminente.
07h58 : une première explosion déchire l’aéroport de Zaventem.
Quelques secondes plus tard, une seconde bombe ravage le hall des départs.
09h11 : une troisième frappe le métro Maelbeek, au cœur du quartier européen.
Le bilan final sera de 35 morts et quelque 340 blessés.
La Croix‑Rouge de Belgique mobilise aussitôt plus de 100 professionnels médicaux, 30 ambulances, et près de 400 volontaires dans toute la capitale.
Ceci est l’histoire de ceux qui étaient là, de ceux qui voulaient y être, de ceux qui portent encore ce jour en eux, dans leurs gestes, leurs choix, leurs nuits et leurs vocations.
LE TEMPS QUI SE FIGE
Dans un salon bruxellois, un enfant de neuf ans fixe l’écran.
Bruno s’en souvient comme d’un choc :
« J’avais neuf ans, assis devant la télévision. […] Ce jour‑là, une pensée s’est installée presque naturellement : un jour, je voudrais être de ceux qui aident. Leur engagement est devenu une source d’inspiration. »
Ce jour-là, sans le savoir, il rejoint la longue chaîne silencieuse des vocations qui naissent dans la stupeur.
Bruno ne sera pas le seul.
Dans un appartement, une jeune femme regarde la situation, elle deviendra plus tard volontaire à la section locale et volontaire FIT (FIRST INTERVENTION TEAM). Elle voit les ambulances filer dans un silence qui n’a rien d’ordinaire.
Elle dira plus tard :
« Je n’étais pas encore volontaire, mais je n’avais qu’une seule envie : aider les victimes. »
La fissure n’est pas seulement dans la ville.
Elle s’ouvre en chacun.
DES MOMENTS QUE L’ON NE VOUDRAIT PLUS JAMAIS REVOIR
À Maelbeek, la fumée est épaisse, les blessés par dizaines, les cris, les silhouettes titubantes…
Selon les rapports médicaux, 141 blessés sont recensés à Zaventem et 154 à Maelbeek ce jour‑là.
Pour la future volontaire secouriste, c’est ce moment précis qui ancre son avenir :
« Je me souviens de cette journée comme si c’était hier.
Pour le contexte, j’étais en arrêt de travail.
Je me suis réveillée sous les messages paniqués de ma famille vivant à l’étranger.
Je regardais avec attention les infos et j’ai vu des convois d’ambulances passer devant chez moi dans des rues désertées. L’atmosphère était glaciale et sinistre. Tout le monde s’était enfermé par sécurité.
Je n’étais pas encore volontaire, mais je n’avais qu’une seule envie, aider les victimes sur le terrain. »
Cette envie deviendra une décision. Cette décision deviendra un engagement.
Et cet engagement deviendra un jour une présence comme secouriste au sein de la SL d’Anderlecht :
« Nous ne sommes que des humains qui aiment prendre soin d’autres humains.
Prenez soin de vous. »
L’HÔTEL QUI DEVIENT HÔPITAL
S’il y a une voix qui traverse toute la journée du 22 mars comme un fil tendu, c’est celle de Vincent Verplancken, Responsable local des secours d’Anderlecht ce jour-là.
La journée commence comme une autre.
Puis une collègue annonce une explosion.
« Le 22 mars 2016 avait commencé comme une journée de travail ordinaire. Métro, boulot… jusqu’à ce qu’aux alentours de 8 heures, une collègue annonce qu’il se passait quelque chose à l’aéroport de Bruxelles.
Par réflexe, nous consultons les réseaux sociaux et les sites d’actualité. Les informations sont encore floues.
Une quinzaine de minutes plus tard, mon pager sonne. À cet instant précis, nous comprenons que la situation est grave.
Très rapidement, les contacts avec la coordination confirment qu’un plan d’urgence est déclenché pour de multiples explosions à l’aéroport.
De mon côté, j’active immédiatement les volontaires de la section locale d’Anderlecht afin de les mettre en alerte et de préparer un déploiement rapide.
[…]
Ce jour-là, au cœur du chaos, chacun a fait de son mieux. Et c’est peut-être cela, au final, qui compte le plus. »
L’équipe d’Anderlecht se retrouve au Thon Hotel, devenu en quelques minutes un poste médical avancé (PMA).
Et Vincent raconte :
« Une tente est installée pour faire office de morgue.
Très vite, nous sommes confrontés à des scènes extrêmement dures.
Rien ne nous avait réellement préparés à cela. »
Les serviettes deviennent des bandages, les chariots deviennent des brancards, les halls deviennent des salles de tri.
Au milieu du chaos, Vincent n’est pas seulement un responsable :
il est un pilier, un repère, un coordinateur, une présence.
Il aura aussi un rôle clé après, pour accompagner ses volontaires lors du retour au calme.




UN ENGAGEMENT NÉ DE LA FRUSTRATION DU 22 MARS
Alors que l’équipe est sur le terrain, un autre dilemme se joue ailleurs :
celui de Sébastien, volontaire et ambulancier… confiné, empêché.
« Il faisait beau. La journée devait être normale.
Dans les minutes qui ont suivi le chaos, le service demandait qu’un maximum de chauffeurs et d’ambulanciers puisse venir. Je savais qu’on allait avoir besoin de bras.
Plus rien ne pouvait entrer ou sortir. Les militaires étaient déjà en bas pour sécuriser mon lieu de travail. J’étais bloqué, littéralement.
La frustration est immense, intime, brutale :
Quand j’ai appris la deuxième explosion, j’ai compris que la journée allait être longue.
J’aurais voulu être avec eux… Mais j’étais aussi fier. Fier du service, fier des hommes et des femmes qui se sont mobilisés sans hésiter.
J’ai demandé s’il fallait des bras quelque part. Je voulais aider, peu importe la manière. »
Ce passage, l’impossibilité d’agir, deviendra l’une des cicatrices du 22 mars.
Mais aussi l’un des moteurs de son engagement futur.
Avec les années, Sébastien explique :
« Des années plus tard, lors de la crise du COVID, j’ai donné pas mal d’heures pour aider, sauver, transporter les gens, malades pour qu’ils soient soignés. La fierté du devoir accompli n’efface pas la douleur du 22 mars, mais elle donne un sens à ce volontariat.
Le retour d’expérience au sein de mon travail a permis une meilleure compréhension du volontaire que je suis, de l’importance de nos engagements durant des plans catastrophes, des mobilisations d’urgence et des alertes.
Notre pager sonne à toute heure, de jour, de nuit, en vacances.
Nous serons toujours là. »
Ce “nous” n’est pas anodin.
Il incarne la continuité des volontaires de sa section locale.
IL FAUT CONTINUER
Alors que le PMA tourne à plein régime, une autre mission apparaît :
le centre d’accueil du Résidence Palace.
Les équipes d’Anderlecht s’y rendent.
Elles accueillent les familles, les témoins, les blessés légers.
Elles orientent, rassurent, écoutent.
Elles incarnent l’humanité dans une ville figée.
La volontaire FIT repensera souvent à ce contraste :
l’hyperactivité des secours, le vide dehors, la peur silencieuse, les questions sans réponse.
Ce jour-là, elle comprend le sens profond de ce que veut dire être volontaire.
APRÈS LE 22 MARS : LES SECOURS SE RÉORGANISENT
Les attentats ont forcé une modernisation profonde des pratiques de secours
- L’intégration des techniques TCCC (médecine tactique issue du militaire) dans les formations secouristes
- La montée en puissance des véhicules FIT, capables de stabiliser de nombreux blessés
- La mobilisation via alertes SMS, plus rapides que les appels en cascade
- La généralisation du système BITS (Belgian Incident Tracking System) de traçabilité des victimes (SPF Santé publique + Croix‑Rouge)
Chaque blessure observée ce jour-là a nourri un apprentissage.
Chaque difficulté a débouché sur une amélioration concrète.
LES CICATRICES INVISIBLES
Les voix convergent :
on ne ressort jamais indemne de ce genre de journée.
Les volontaires l’expriment chacun à leur manière :
- Bruno, marqué dès l’enfance ;
- La volontaire FIT, éveillée par une scène silencieuse et glaciale ;
- Sébastien, blessé par l’impossibilité d’agir ;
- Vincent, qui a dû tenir debout pour les autres.
Ces cicatrices sont différentes, mais elles se reconnaissent.
POURQUOI CONTINUENT-ILS?
Ils continuent parce qu’un jour, dans un couloir de métro, dans un hall d’aéroport, dans un salon d’hôtel reconverti en PMA, quelqu’un avait besoin d’aide.
Ils continuent parce qu’ils ont vu ce que signifie réellement la fragilité.
Parce qu’ils savent que personne n’est à l’abri.
Parce qu’ils refusent l’indifférence.
Être volontaire : ce n’est pas un hobby.
Ce n’est pas une activité.
Ce n’est pas une anecdote dans une biographie.
C’est une manière de donner de sa personne pour les autres.
C’est une phrase silencieuse, mais toujours prête :
« Je ne te laisse pas tomber. »
ET DEMAIN ?
Il y aura d’autres crises.
D’autres chaos.
D’autres matins qui se briseront.
Mais grâce à ceux qui étaient là,
à ceux qui sont arrivés ensuite,
à ceux qui arriveront demain…
Pour tous les volontaires de la Croix‑Rouge et la section d’Anderlecht, leur volontariat restera ce qu’il est :
Une présence.
Un refuge.
Et une promesse :
« Je suis là. »





Relisez leur témoignage complet ici
Vincent
Son témoignage apporte un éclairage opérationnel sur la journée.
Sébastien
Son engagement se construit et s’affirme dans les années suivantes.
La secouriste FIT
Son volontariat naît de cette prise de conscience.
Bruno
Son engagement actuel s’inscrit dans cette continuité.
